L’étrange voyage d’Ahmed

Titre : L’étrange voyage d’Ahmed

Illustrations par Christophe Alvès

Chapitre 1 : Le départ

L’ombre des tentes s’est étirée très loin dans la nuit, s’est perdue dans les dunes froides à l’infini. Un quart de lune éclaire les toiles affaissées, baigne d’un sourire blafard le rond des hommes à la veillée. Les adultes du conseil des sages délibèrent, envisagent la couleur du lendemain, la route à venir, improbable, au milieu des sables, si dieu veut bien calmer les vents et adoucir la chape de plomb du soleil. La nuit du Sahara marocain aspire les bruissements, éteint les voix, recroqueville les corps, dilue le campement dans un noir glacial.


Ahmed s’éloigne, le cœur un peu plus serré à chaque pas. Il ne perd pas de vue ces cordes et piquets sommaires, gages de survie. Un chant de l’intérieur le pousse vers des horizons lointains. Grandir, trouver la force de ne plus se retourner. Partir, supporter les larmes de ceux que l’on quitte, savourer la joie de les revoir un jour, prendre le risque de ne jamais revenir auprès de ceux qu’on aime. L’esprit vagabonde au-delà du corps figé sur la crête. L’enfant n’est plus et l’homme n’est pas encore. Il soupèse, compare, écoute les voix du désir, s’accroche aux liens du sang, mais aimer n’est pas retenir. L’heure est venue. Il s’éloigne à pas lents dans l’aube encore paresseuse. Ses pieds creusent dans les dunes un chapelet de petits creux aussitôt effacés par le vent. Quelques perles roulent sur ses joues mais sa jeunesse le porte vers l’horizon, lui donne l’énergie de ses pas vers un avenir incertain.

Chapitre 2 : Une dangereuse rencontre

Silencieux, embusqué derrière une crête, le scorpion surgit d’un coup, dressant ses boucliers noirs étincelants et son dard recourbé, prêt au combat. Ahmed contempla la bête avec effroi, envisagea l’épaisse carapace, les pattes puissantes qui ondulaient en cadence, labourant le sable du désert. Pour la première fois de sa vie, il eut vraiment peur.
– « Tu es bien téméraire jeune homme, à marcher seul au-delà de la terre des tiens », ricana le crustacé. Son armure brillait sous le soleil, son aiguillon fendait l’air au-dessus de sa tête. Il claquait des pinces, manœuvres d’intimidation devant le petit homme égaré déjà, au bout de quelques jours de marche. Ahmed surveillait le dard, hypnotisé. Qu’auraient fait les anciens face à ce monstre ? Il recula d’un pas, braqua son bâton dérisoire, tourna son dos au soleil. Sa silhouette d’adolescent n’apparaissait plus que noyée de lumière, encore plus fine et plus insaisissable.


Le scorpion attaqua, brandissant ses pinces. Il frappait et frappait encore de son aiguillon, ne rencontrant chaque fois que le sable chaud. Ahmed esquivait, roulait, porté par la vitesse de ses jeunes membres. Agile, son corps endurci au travail dans les palmeraies ne le trahissait pas. La bête épuisait son venin dans la dune, cherchait le garçon en mouvement. Ahmed se fondit dans l’erg, souple comme l’anguille, glissa le long des crêtes, choisit la fuite plutôt qu’un affrontement perdu d’avance, face à la cuirasse de l’animal.
Il chercha un refuge entre deux rochers, s’abrita pour calmer sa peur, se remettre de ses émotions. Ce combat n’en avait pas été vraiment un, comment aurait-il pu vaincre ? Personne de sa tribu ne lui avait jamais dit qu’il existait des scorpions aussi grands. Il s’en était sorti voilà tout, sans autre aide que la vivacité de son corps. Mélange d’angoisse et de satisfaction, cet épisode, le premier de sa vie solitaire, le laissait perdu dans ses pensées. Il avait tout de même triomphé seul, n’avait dû compter que sur lui. Son père aurait été fier, ou plutôt en colère de le savoir parti à l’aventure. Qui sait ? Il s’endormit là, dans un campement improvisé à même le sol, la tête sur son paquetage, gagné par la fatigue de l’événement.

Chapitre 3 : ‘L’inconnu des sables

Au loin, sur la ligne d’horizon, une oasis inconnue émergea des brumes de chaleur. Il ne connaîtrait personne sur cette nouvelle terre et résolut de rester un moment à l’écart du village niché au milieu des palmeraies. Il trouverait sans doute, auprès d’un paysan, un quelconque travail en échange d’eau et de nourriture en quantité suffisante pour continuer son voyage. Il avait besoin de se reposer un moment, escalada souplement un palmier, à l’abri des regards et s’installa au sommet, invisible.
Un reptile silencieux s’enroula autour du tronc rugueux, à l’abri des palmes.
–  « Bonjour petit homme » persifla l’animal au regard jaune brillant. Ahmed eut un mouvement de recul. Cette langue fourchue, mobile, ne lui disait rien qui vaille. Les serpents sont d’affreux menteurs, c’est bien connu. Sous le sourire satanique pointaient deux crocs acérés : l’enfant sentit la ruse.
– « Que me donnerais-tu en échange de mon hospitalité sur cet arbre de mon domaine ? »,  marchanda l’animal. Il enroula ses méandres autour des membres du jeune homme, frotta de ses écailles brûlantes la joue et les cheveux de sa proie. Ahmed garda son sang froid, s’efforça de ne point trembler.


« Je n’ai que mon âme et ma jeunesse », répondit-il poliment.
« Ton âme m’intéresse, petit garçon, où la portes-tu ?
Dans ce misérable sac de toile attaché à ma taille, expliqua-t-il en dénouant le lacet de cuir. Va t-en la prendre ».

Le serpent passa la tête et un peu plus encore. Ahmed resserra de toutes ses forces le lacet de cuir autour des écailles du cou. Piégé, le serpent battait l’air de sa queue, entortillait jambes et bras, sifflait de rage… L’adolescent se dégagea prestement, attrapa ses menues affaires et  glissa le long du tronc, laissant le serpent berné à ses vaines tentatives pour sortir du sac.
Il courut quelques lieues, à perdre haleine, histoire d’instaurer une distance de sécurité entre lui et la bête en colère. Il avait perdu sa besace en peau de chèvre soigneusement piquée par sa mère, mais sauvé sa vie une seconde fois.

Chapitre 4 : Le seigneur de l’Atlas

Les jours et les nuits passaient, Ahmed traversait déserts et oasis, proposait ses bras courageux à quelque paysan pour assurer ses lendemains. Il cherchait… ne savait trop quoi, n’avait d’autre désir que de quitter cette peau d’enfant devenue trop étroite pour ses rêves. Un grondement d’entre les roches le ramena à réalité. Il se planta hébété devant un grand lion des montagnes de l’Atlas.

« Où allais-tu dans tes rêves, petit homme, à quoi pensais-tu pour ne pas voir le danger qui te guette ? », questionna gentiment l’immense félin.
« Cet animal a l’air bienveillant », pensa Ahmed.
« Parle petit, tu ne risques rien, je suis trop vieux. Il y a bien longtemps que je n’ai plus mangé le moindre humain ». L’enfant se rassura.
« Je suis parti de chez les miens pour devenir un homme », répondit-il naïvement. Le lion partit d’un grand rire. Il se secoua les côtes et agita sa crinière avec bonne humeur.
« Tu deviendras un homme si personne ne te mange d’ici là. Partage ton repas avec moi et je te laisserai la vie sauve », expliqua l’animal.

Assis face à face, les convives firent honneur aux maigres provisions glanées dans la palmeraie du dernier camp de nomades croisé : un peu de viande séchée et quelques dattes. Le vieux lion écouta l’histoire d’Ahmed. « Tu as vaincu le scorpion et le serpent avec ruse et élégance, cela t’a rendu plus fort et plus confiant, mais il te faudra surtout affronter les tiens ». L’enfant ne comprit pas, les siens avaient toujours veillé sur lui, réchauffé son cœur et calé sa faim. Ce vieux lion devait être un sage pour parler de la sorte. Il chemina pensif jusqu’au soir dans des gorges rocailleuses, remontant un oued asséché, cherchant une part d’ombre pour se ménager. Léger, il sautait de roche en roche, mais il ne lui restait presque plus rien à manger et sa gourde sonnait le creux. Il lui faudrait passer encore une nuit dehors, dans un abri de fortune au flanc de la falaise.

Chapitre 5 : Adieu la liberté

Ahmed s’éveilla brutalement, au milieu des rires, tiré de sa cachette dès les premiers rayons de l’aube. Autour, des hommes enturbanés se moquaient de lui dans une langue étrange. L’œil noir d’un canon de fusil le suivait fixement. Le drap bleu et le cuir masquaient ces hommes rudes, aux regards perçants. Ils arboraient tous de longs sabres recourbés à la taille, des bijoux et des pierres précieuses sur leurs vêtements, riaient bruyamment, fiers de leur prise. Les chevaux attendaient patiemment en contrebas, portaient de riches selles de cuir et des paquetages colorés. L’adolescent ne put s’enfuir, n’eut même pas le temps d’esquisser le moindre geste. Il fut attrapé vigoureusement, plaqué au sol et ligoté sans ménagement. Des liens coupants lui ramenaient les mains dans le dos et le privaient de cette liberté après laquelle il courait depuis des mois. Il rejoignit, à coups de crosses douloureux, une colonne de pauvres hères dépenaillés, pieds nus, au sort scellé par des chaînes lourdes et des fers forgés à la hâte. Un esclave… il allait terminer captif, vendu et usé à une quelconque tâche exténuante. « Tu devras surtout affronter les tiens », avait prévenu le grand lion. Ahmed comprenait à présent la mise en garde du vieux fauve qui l’avait laissé vivre contre un maigre repas.


Recroquevillé entre les pierres encore brûlantes, les yeux emplis de larmes, délesté de sa musette, de ses souvenirs, il entama ses premières nuits de captivité. Le froid saharien le piquait intensément. Le temps s’était comme arrêté. Les lunes montaient puis descendaient dans la nuit, mais les jours se ressemblaient, monotones à en mourir. Son corps vif s’épuisait. Il songea aux siens, sans doute inquiets, rassembla ses forces, résolu à tenter sa chance. Ses yeux fouillèrent l’obscurité : un feu mourant, la silhouette empesée d’un garde, la haute stature des chevaux… tout semblait dormir. Même la lune était discrète : un fin croissant éclairait chichement le campement assoupi, l’aidait à se dissimuler aux yeux de ses geôliers. Ses mains pas tout à fait adultes, encore frêles, ses chevilles fines, plus agiles que puissantes, lui avaient permis l’esquive et la fuite. Elles passèrent à travers les ronds des fers usés par le sable du désert. Il s’enfuit hagard, droit devant, la peur au ventre, sans eau ni vivres.

Chapitre 6 : La voix de la source

Harassé sous le soleil, le regard brouillé par les turbulences de chaleur et la fatigue, il rampait presque, à la poursuite de quelques palmiers encore lointains, promesse d’une eau rare. A bout de force, appuyé sur ses coudes, il plongea la tête entière dans une mare providentielle, retrouva un peu d’esprit et d’espoir. L’eau claire coulait dans ses veines, irriguait son cœur et son âme. Il avait cru mourir, était allé au bout de ses forces. Le seigneur de l’Atlas avait été meilleur que ses semblables. Il l’avait épargné là où les hommes bleus auraient brisé rêves et destin. Comment choisir entre confiance et méfiance ? Il devrait dorénavant parler, échanger, avant d’accorder son amitié et ses services. Il venait d’affronter les siens, n’avait pas suivi le conseil du lion, s’était endormi sans se protéger, pour se réveiller esclave sans avenir, presque sans vie. Il immergea encore sa tête entière dans l’eau, but à nouveau, jusqu’à ce que ses peurs le quittent, jusqu’à ce que ses jambes cessent de trembler, jusqu’à noyer dans les recoins de son cœur plusieurs lunes de captivité.

–     « As tu trouvé ce que tu cherchais ? » fit une voix grave venue de la source.
« Je n’en sais rien », balbutia Ahmed.
« Regarde toi dans l’onde et dis moi ce que tu vois.
Je vois mon visage et mes mains », répondit Ahmed en contemplant sa mine éreintée et son corps meurtri.
« Que vois-tu encore ? », continua la voix.
« Je vois quelques rides au coin de mes yeux…
Tu as bien fait de venir jusqu’ici, de rencontrer le scorpion, le serpent, le lion et les négriers. Celui que tu as laissé au camp de toile est mort. Celui que tu cherchais n’est que ton reflet dans cette onde ».

La voix de l’eau se tut, il n’en fallait pas plus. Ahmed sentit ses muscles se raffermir. Il but encore un peu de cette eau claire, regarda à nouveau son visage dans la surface redevenue calme. Quelques poils sur son menton annonçaient une barbe encore clairsemée. Il venait de laisser là son corps d’adolescent, parla tout haut, pour remercier la source de ses conseils et de son eau, ne reconnut pas la voix de son enfance, celle des longues conversations avec sa mère ou les autres enfants de la tribu. Il était devenu grave dans son timbre et raisonné dans son esprit, posa sur la nouvelle route qui s’ouvrait devant lui un regard plein d’envie et de courage.

Chapitre 7 : Le retour

Ahmed reprit le chemin de son clan, il avait maintenant tout son temps… le temps de profiter de son nouveau trésor. Il avait laissé sa peau étriquée d’enfant sur les rives de la mare, n’avait plus que ses souvenirs, ses jeux de gosse dans les dunes avec les gamins de la tribu, ses soirées à écouter sa mère et les hommes raconter les embûches et les merveilles du désert. Il s’arrêtait ça et là quelques temps, évitant les pièges, se gardant des mauvais chemins, négociant le boire et le manger contre de menus travaux. Les lunes s’étaient succédé, les mois, les années même… il n’avait pas compté. Il avait négocié auprès de marchands ambulants, contre les fruits de son travail, de nouveaux habits à l’étoffe précieuse, un turban immaculé et quelques bijoux d’or et d’argent. Il arborait aussi un nouveau poignard à la lame courbe, glissé dans sa ceinture et retenu par une fine chaîne et un lacet de cuir. Des crêtes aux formes connues, des falaises escarpées et les oueds asséchés de son enfance apparurent au devant de ses pas. Ahmed appliqua la tradition du désert, s’arrêta quelques jours, à bonne distance des siens, le temps de se remettre des fatigues de sa longue marche, d’offrir aux hommes et aux femmes de sa tribu un visage serein, des habits propres et une barbe bien taillée. Le soleil se couchait quand il retrouva enfin les tentes affaissées et le conseil des sages. Les crépitements du feu couvraient les bruissements du camp de toile. Personne ne dit mot, ne vint l’accueillir, mais personne non plus ne le repoussa comme un étranger qu’il était devenu. Il lut de l’étonnement dans les yeux des siens. Une main noueuse sortit de sous une tunique, désigna une place vide autour du foyer : un ancien avait du rejoindre les ancêtres.

– «Nous t’attendions Ahmed, raconte nous ton histoire ».

Il raconta les animaux et les gens, la faim et la soif, les blessures au corps et à l’âme… les autres hommes écoutaient. Leurs visages s’éclairaient ou se fermaient en écho à ses paroles. Il parla longtemps dans la nuit mais pas un seul mot ne se perdit dans la nuit froide. Nul ne l’interrompit, tous étaient rentrés un jour, avant lui, avec une histoire, une épopée à conter. Ahmed ne sentait plus ni fatigue, ni amertume. Il avait rangé ses mauvais souvenirs dans le fond de sa mémoire, magnifiait ses moments de joie, de labeurs et ses plus belles rencontres. Sa voix se faisait grave ou enjouée, ses mains s’agitaient, accompagnaient son récit. Parfois les hommes riaient. A la fin, il y eut un silence, les autres étaient émus et leurs regards pleins d’admiration.

– « Tu n’as ni volé ni tué ? Questionna le plus ancien des hommes. Ahmed secoua la tête.
– Tu n’as jamais trahi ni menti ? Demanda t-il encore. Ahmed secoua la tête.
– Alors tu peux rester ici. Cette place dans le conseil des sages est devenue la tienne », murmura l’ancien plein de fierté.

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