Le câlin du Yéti

Titre : Le câlin du Yéti

Illustrations par Christophe Alves


Chapitre 1 : L’air du Népal


Les cimes enneigées toisaient le village et les voiles de fées s’étiraient dans les vents d’altitude. Les tempêtes arrachaient jour et nuit les cristaux de glace des sommets de l’Himalaya et tressaient d’immenses tentures blanches attachées aux cimes. L’air grondait en un bruit de fond sourd emplissant les roches du toit du monde et les séracs géants. Les trompes de laiton des paysans accompagnaient par moment la musique des montagnes et signalaient leurs vies précaires, dans l’air raréfié du Tibet népalais.


Les maisons de bois et de terre se tenaient chaud, collées les unes aux autres, seulement traversées par des ruelles étroites où l’eau avait creusé des rigoles et roulé le gravier. Autour, les rizières en terrasses donnaient aux pans de montagnes des allures d’escaliers de géants. Les hommes des villages avaient façonné les versants au fil des millénaires et la terre nourrissait ses habitants en abondance. Siddhartha courait pieds nus dans les sillons à la belle saison, tirait souvent, avec ses petits frères, l’araire en bois de son père, courbé sur ses plants de riz. L’enfant écoutait sa mère occupée à la préparation du dalbât. Le plat unique des paysans exhalait un parfum de riz et de lentilles, cuisait au-dessus d’un feu doux allumé à même la terre battue. Un creux dans le sol de la pièce servait de foyer et la fumée montait par volutes, s’échappait par les interstices, entre les poutres disjointes. Siddhartha vivait là, entre les murs de torchis et les poutres de bois mal rabotées. Depuis sa couche, il suivait la vie de la maisonnée. Quelques planches de bois sommairement ajustées, une natte de pailles de riz tressées, tout juste assez de place pour replier ses jambes pendant la nuit : c’était toute sa vie d’enfant népalais. Il rangeait son sac d’école en toile, ses habits et menus secrets entre les poteaux de bois qui soutenaient son petit lit de fortune.
« Tu rentreras de l’école sans tarder ce soir, sinon le Yéti t’attrapera », expliquait maman. Elle ne voulait surtout pas que Siddhartha s’égare à la nuit tombante avec ses copains de classe dans quelque jeu sur les hauteurs du village.

Chapitre 2 : A la recherche du Yéti

Ces histoires de Yéti… des balivernes sans doute. Il allait venir et croquer les enfants, mais personne ne l’avait jamais vu, ce devait être une menace pratique pour faire obéir les petits malins. Siddhartha posa la question à l’instituteur. Les élèves étaient tous assis côte à côte sur leurs troncs d’arbres en forme de bancs improvisés, travaillaient difficilement à leurs pages d’écriture sur de petits cahiers posés sur leurs genoux, recopiaient et répétaient les phrases alignées sur le tableau. L’instituteur resta évasif.

-« C’est un grand singe poilu très méchant, pas de ces macaques qui viennent vous arracher vos goûters au vol pendant la récréation. C’est un monstre, un ogre, qui attrape les enfants pour les manger ».

Siddhartha écouta les yeux ronds, incrédule. Il se souvint que la porte de la maison, ouverte toute la journée à la belle saison se refermait chaque soir, consolidée par deux grosses barres de bois posées dans des crochets solidement fixés au mur. Chaque famille se barricadait ainsi le soir venu. A quoi cela servait-il si ce yéti était aussi grand et aussi fort qu’on le disait ?

Sur la place du village, tout le monde était réuni pour un jour de liesse : on fêtait des mariés. Les festivités allaient bon train, le riz et les épices de couleurs emplissaient l’air de leurs parfums et de leurs tons vifs. La mariée était magnifique avec ses grains de riz rougis collés à son front en signe de prospérité. Comme le voulait la tradition, tous les couples s’étaient arrêtés une semaine de travailler dans les rizières pour construire un foyer à cette famille en devenir. La nouvelle maison recevait offrandes, prières et les femmes fignolaient tabourets et corbeilles réalisés en paille de riz. Siddhartha allait d’adulte en adulte, posait ses questions sur le yéti, ne recevait que rires ou moqueries.

Il avait grandi, était de cet âge auquel on ne croit plus aveuglément la parole des adultes. De cet âge où on cherche à savoir tout seul, à connaître sans avoir besoin de personne. Cette collusion des adultes pour lui faire peur avec le grand singe des sommets l’agaçait. Au sortir de l’école, il fourra son sac de toile contenant cahier et crayon de bois, sous le tas de bûches adossé au mur de la maison et esquiva les regards pour gagner le sentier escarpé derrière le temple. Il avait préparé son coup, avait dans sa poche deux boules de riz enveloppées dans des feuilles odorantes, des habits chauds, une vague couverture dans un sac et comptait passer la nuit dans la montagne, pour voir de ses propres yeux cette bête infâme.

Chapitre 3 

Un petit macaque vint tourner autour de lui. Il sortit un morceau de biscuit entamé à la récréation et lui tendit.

– « Dis moi le singe, connais-tu le yéti ? ». La petite bête vola le biscuit d’une main habile et s’enfuit en poussant des cris apeurés. Décidément, les adultes du village et même les singes des environs avaient du se donner le mot pour effrayer les enfants. Les pentes rocailleuses et les arbustes laissaient place, peu à peu, à la neige et à la glace. Siddharta entrait dans le royaume des altitudes, le domaine des flocons et des cristaux. Ses pieds laissaient dans la couche immaculée des trous profonds qui trahissaient sa présence. Si le yéti passait par là, il ne manquerait pas de le repérer. Et s’il était aussi méchant qu’on le disait… son cœur se serra un peu. Ses parents devaient s’inquiéter. Il s’abrita dans une anfractuosité, mangea sa boule de riz incrustée de quelques lentilles. Jamais le plat national népalais, préparé par sa maman, ne lui parut aussi bon que ce soir là. Le chemin dans la neige l’avait épuisé. Il s’endormit là, hors de la vue des hommes, roulé dans une couverture sommaire. Il ne craignait pas sa première nuit, seul en montagne. Il était fils de sherpa après tout. Avec son père il avait déjà maintes fois dormi dans une caverne en allumant un feu de fortune. Il reprit les gestes appris durant son enfance, rassembla quelques brindilles, des mousses et des lichens d’altitude pour allumer une petite flamme.

Ce devait être l’heure d’aller à l’école, il s’éveilla d’un coup et glissa hors de sa cachette. Les averses de la nuit avaient recouvert ses traces mais d’autres creux dans la neige, tout frais, constellaient les alentours : des traces monumentales. Il les contempla avec incrédulité, les suivi, imaginant voir au loin la créature autant espérée que redoutée, eut aussi un frémissement à l’idée de ce grand singe passé tout près de lui pendant qu’il dormait.

-« C’est moi que tu cherches petit homme ? ». Siddharta sursauta, tomba à la renverse dans la neige, se redressa sur ses coudes, ébahi, à la merci du yéti planté là devant lui, immense, avec sa haute stature se découpant sur le ciel redevenu bleu.

-« Personne ne t’a jamais dit qu’on ne s’égare pas tout seul dans la montagne ? ». Le monstre parlait. Qui sait avoir des mots pour ses idées ne pouvait être totalement méchant.

-« Je suis parti à votre recherche », balbutia Siddharta.

-« Tu ne manques pas de courage petit garçon. Ce ne sont pas les hommes qui me cherchent, c’est moi qui les trouve.

-C’est pour ça que personne ne vous a jamais vu ?

-Tu apprendras que je n’apparais qu’à ceux qui croient en moi et je suis le reflet de leurs idées les plus sombres ou les plus merveilleuses, je suis comme ils m’imaginent ».

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Chapitre 4

Siddharta ne saisit pas les mots du yéti, mais avec l’homme des neiges, ils se comprirent sans vraiment savoir pourquoi. Jamais il n’avait envisagé la créature comme un mangeur d’enfant et elle était aussi bienveillante que l’esprit des bonzes, telle qu’il l’avait imaginée. Il resta juste interdit, rassuré par les gestes tranquilles du grand singe, hypnotisé par le regard sombre, les orbites proéminentes et les larges mains à la force inimaginable. Il accompagna la créature jusqu’à un abri de roche, sec et chaleureux. Quelques braises rougeoyaient entre des pierres. Le yéti attrapa Siddhata contre lui, le blottit dans son épaisse toison, bien au chaud, puis il parla longtemps de la montagne, du grondement des voiles de fées, des hommes qu’il apercevait soufflant dans les trompes du Tibet. Il les évitait soigneusement… Siddharta sentit battre ses paupières, une fatigue monter en lui, une émotion l’emporter.

Il s’éveilla, il faisait jour. En était-on au soir de la rencontre avec l’homme des neiges, avait-il passé là plusieurs nuits, avait-il rêvé ? Les braises étaient mortes entre les pierres, il était seul,  avait froid et faim. Il pensa à ses parents, reprit le chemin du village, marcha pensif, suivant la pente, se guidant avec les formes des crêtes et des rochers. Le jour tombait quand il arriva aux maisons de terre et de bois. Il dévala la ruelle jusque chez lui.

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-« Cet enfant nous fera vieillir avant l’âge », se lamenta sa mère. Le père le prit à part.

-« Tu nous as fait faire du souci, qu’es-tu parti chercher dans la montagne, la même chose que nous tous ? », demanda son père d’un air goguenard. Siddharta baissa la tête. Il n’y avait pas la moindre colère dans le ton paternel. Il le savait fort capable de survivre seul à plusieurs nuits en montagne et n’insista pas plus que cela.

-« Tu n’as trouvé que la peur du noir, la faim et le froid… Tu es devenu trop grand pour rester dans ce village et jouer avec les gamins sur la place. Il est temps que tu deviennes un jeune homme, que tu apprennes la vie, la ville et les lois de ce royaume ».

L’enfant comprit qu’il allait partir. Sa mère le coiffa mieux qu’à l’habitude. Les fers de fonte posés sur les braises avaient laissé son uniforme d’écolier lisse et propre. Dans son sac, quelques affaires soigneusement apprêtées et de menus objets le rattacheraient encore à son enfance. Sa mère le serra dans ses bras, l’embrassa encore et encore. Elle avait les yeux tout mouillés mais le poussa hors de la maison.

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